l’Humanité

Le juge et l’enfant


Nelly Jouan | 12 Mars 2001

En Floride, un adolescent de quatorze ans a été jugé comme un adulte et condamné à la prison à vie sans possibilité de remise de peine pour avoir, deux ans auparavant, accidentellement tué sa camarade de jeux de six ans en tentant d’imiter les catcheurs professionnels.

Selon les experts, c’est la première fois qu’un enfant si jeune au moment des faits est condamné à la réclusion à perpétuité.

Lionel Tate, Américain âgé de douze ans et pesant alors soixante-seize kilos, est un fana de catch professionnel. En 1991, après un ” combat ” avec Tiffany Eunick, frêle fillette de vingt kilos, l’adolescent prend conscience que son ” adversaire ” ne respire plus. Qualifiant les actes de l’enfant d'” insensibles et d’une cruauté indescriptible “, le juge a refusé de requalifier le chef d’inculpation en meurtre simple, ce qui aurait évité à l’adolescent d’être jugé comme un adulte. Il a, en conséquence, imposé une peine obligatoire pour meurtre au premier degré et condamné Lionel à finir sa vie en prison. ” La défense a expliqué que l’accident a eu lieu parce que Lionel tentait d’imiter les catcheurs professionnels, mais ce tribunal n’a jamais entendu parler d’un catcheur qui serait tombé sur un adversaire deux fois plus petit, deux fois moins lourd et surtout deux fois plus jeune “, a déclaré le juge Lazarus, rejetant en bloc les arguments de la défense en arguant de l’immaturité de l’enfant, ainsi que toute demande d’évaluation psychiatrique. Selon la défense, l’adolescent d’aujourd’hui aurait dix ans d’âge mental. Lionel s’est mis à pleurer à l’annonce du verdict mais le juge Joel T. Lazarus a campé sur ses positions : ” La culpabilité de Lionel Tate est claire, évidente et irréfutable.”

L’avocat de l’adolescent Jim Lewis, qui a refusé de plaider coupable et de négocier trois années d’incarcération dans une institution juvénile puis dix années de liberté surveillée pour son client, a exprimé ses regrets : ” Bien sûr, si c’était possible, nous accepterions maintenant. ” La mère de l’adolescent Kathleen Grossett-Tate a déclaré qu’elle ignorait que son fils risquait de tomber sous le coup des sentences obligatoires de la Floride et de finir sa vie derrière les barreaux. ” Les gens disent que je suis une imbécile parce que je n’ai pas accepté de négocier avec l’État, mais comment une mère peut-elle accepter que son enfant plaide coupable et négocier un meurtre quand elle sait qu’il était en train de jouer ? ” Reste l’appel au gouverneur de Floride, Jeb Bush, frère du président, auquel va procéder l’avocat pour tenter d’obtenir une grâce ou une réduction de peine.

Le jugement du magistrat a suscité un véritable tollé. Même le procureur Ken Padowitz a déclaré appuyer une commutation de sa peine.

Au moins quarante-quatre États américains ont promulgué depuis 1992 des lois permettant de juger des adolescents comme des adultes. Selon Jeffrey Butts, chercheur à l’Urban Institute de Washington, les peines obligatoires de rigueur et le durcissement du système judiciaire juvénile engendrent des sentences ” surprenantes ” : ” Nous avons repoussé les limites de la culpabilité et de la responsabilité.”